Extrait : Le Songe du Berger

Le Dragon

     Cette nuit, je fis un rêve étrange. En fait, cela faisait déjà plusieurs nuits que je faisais le même rêve. Mais cette fois, il différa légèrement. Je rêvai d’un dragon.

Le monstre ailé surgissait devant moi, sorti de nulle part, menaçant. Il gardait l’entrée d’une caverne et m’empêchait d’avancer. Chaque fois je demeurais paralysé un instant, avant de m’enfuir terrifié. Ou je me réveillais en sursaut. Mais cette dernière nuit, alors que je retrouvais mon dragon, sans savoir pourquoi, je ne m’enfuis pas. Je décidai au contraire de l’affronter. Alors, je m’aperçus que je tenais en main une lance écarlate. Je rassemblai mon courage, prêt à braver la bête dans son antre.

Je fondis sur le monstre et le blessai au flanc. Aussitôt il s’évanouit dans les airs, comme par enchantement. À la place, une nuée de reptiles apparue qui attaqua. Je tentai de les combattre, mais il y en avait trop. Plus j’en tuais et plus il en apparaissait. Je sentais que le combat n’en finirait jamais, à moins que je ne succombe sous le nombre.

Finalement je me réveillai, par un terrible effort de volonté. J’étais indemne, mais couvert de sueur. Le ventre crispé d’angoisse, j’éprouvais une inquiétude incontrôlée.

La sensation avait été si forte, si puissante, que des lambeaux du rêve demeuraient accrochés à mon esprit. Je savais en cet instant qu’il fallait que j’en parle à quelqu’un, pour me débarrasser de ces images effrayantes. Je devais me faire expliquer leur symbolique. Il y avait quelque chose que je n’arrivais pas à saisir. Je ne vis personne de mieux placé dans le village que le vieil homme. Lui, saurait certainement mieux que quiconque ce que cela signifiait. J’en avais la ferme conviction.

C’est pourquoi, dès que j’eus déjeuné, je prétextai une course au village pour aller le trouver. J’en profiterais également pour lui parler de mon escapade prévue pour le lendemain.

     Le vieil homme était assis sur le seuil de son humble demeure, à l’ombre d’un noisetier, plongé dans une profonde méditation. Pourtant, sans paraître ciller, il m’entendit approcher et me reçut avec un large sourire.

Il m’invita à m’asseoir auprès de lui, puis il écouta attentivement, sans mot dire, le récit de mon aventure nocturne. Lorsque j’eus terminé, il demeura silencieux un long moment, les yeux comme perdus dans le vide. Il paraissait perplexe, et pourtant je sus qu’il avait saisi le sens de mon songe. Toutefois, il se contenta de me dire :

« Tu ne dois pas tuer le dragon, mais l’apprivoiser. Retourne dans ton rêve, et retrouve-le. Ne lui fais aucun mal. Mais aime-le, comprends-le, et maîtrise-le tout en le respectant comme toi-même. Fais-en toi un ami ! »

Et sans me donner d’autres explications il replongea dans son mutisme. Je compris alors que je devais trouver par moi-même les clefs de mon songe. Aussi se contenterait-il de me guider à travers ma quête, ainsi que de me donner les conseils utiles seulement quand il le jugerait nécessaire.

Mille questions me vinrent à l’esprit et se bousculèrent. Cependant, mes lèvres restèrent closes, comme si mes muscles ne me répondaient plus. Ils savaient malgré moi qu’il était inutile de parler davantage, que je devais plutôt faire confiance.

Je quittais le vieil homme, un peu dérouté par son comportement que je ne m’expliquais pas, auquel je ne m’étais pas attendu. Je demeurais sceptique et déçu. J’avais espéré qu’il me rassure, qu’il m’explique tout pour que ce soit terminé et qu’on n’en parle plus. Et voilà que je me retrouvais avec mon mystère tout entier. Il fallait que je le perce tout seul.

J’aurais pourtant dû m’y attendre ! Que peut-on espérer d’un vieux fou, toujours si avare de paroles, qui a l’art et la manière de vous perturber davantage quand d’un problème simple vous vous confiez à lui et en ressortez avec la tête toute engourdie, et quelque chose d’impossible à déchiffrer.

Mais comment allais-je m’y prendre pour retrouver mon dragon ?

Je m’arrêtai en chemin, pour m’asseoir à l’ombre d’un arbre. Je fermai les yeux, tentai de me replonger dans mon rêve, mais rien n’y fit. Je n’avais pas sommeil.

Je décidai de ne plus y penser. De faire comme s’il ne s’était rien passé. Pour oublier, je retournai vaquer à mes occupations quotidiennes.

     Le reste de la journée se déroula comme d’habitude. Et le soir venu, je préparai mes affaires pour le lendemain. Puis je me couchai. Mais cette nuit-là, je ne fis pas de rêve, ou du moins, je ne m’en souvins pas.

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2 réflexions sur “Extrait : Le Songe du Berger

  1. une belle illustration de la maîtrise des rêves!
    me fait penser à quelques rêves que j’ai eu, enfant… depuis je ne vis mes rêves qu’en tant que spectateur…; dommage!

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