Le Songe du Berger (extrait 2)

Sans Foi ni Loi

« Voilà un problème de réglé. »

Puis, s’adressant à moi, l’Enfant-Roi annonça :

« De toute façon on ne pouvait pas grand chose pour lui. Il était l’exemple classique de ces êtres retenus prisonniers par leur mental rationnel. Cela lui aurait été trop difficile de surmonter la souffrance. Mais ne t’en fais pas, il finira par y parvenir, une autre fois. »

« Mais, ne sommes-nous pas tous prisonniers de nos croyances ? »

« Oui, c’est exact. À moins d’accepter l’idée que toutes les croyances sont vraies. Toute doctrine est incomplète. Aucune n’a tort, mais aucune n’a entièrement raison. Croire en tout est le seul moyen de dépasser la foi en quelque chose. Il faut avoir cru en tout pour un jour pouvoir ne plus croire en rien. C’est le chemin qui t’attend si tu vas au bout de toi-même.

Mais avant, il faut que tu passes par chacune des croyances. Il te faut les vivre, les intégrer à ta personnalité, directement ou par personne interposée, pour en faire l’expérience, en épuiser les illusions et en débarrasser l’idéal qu’elles font naître dans les esprits et qui encombrent la pensée collective. Il te faut reconnaître chacune de ces voies, les accepter pour ce qu’elles représentent, et les dépasser.

Toute croyance est une prison, une cage dorée, comme je l’expliquais tout à l’heure, aux barreaux invisibles. Croire que la beauté est une manifestation extérieure de la vertu, que le péché est lié à l’éducation, ou que le sexe est une question d’hygiène… toutes ces croyances participent des restrictions conceptuelles que l’on se forge. De même, la croyance en la réalisation de soi n’y échappe pas, elle est une prison très attachante. La croyance en une religion, en quelque spiritualité que ce soit est une entrave à la liberté d’être.

Pour être libre, un homme ne peut s’attacher à des idées. Il ne peut être le disciple d’une quelconque institution, ni suivre l’exemple de personne. Il doit se forger sa propre réalité et non les chaînes que d’autres vont lui imposer.

Pour être libre ! Mais tous ne le souhaitent pas. Tout le monde n’en est pas capable. Beaucoup d’hommes ne veulent pas être libres. La liberté est trop effrayante. Elle comporte des conséquences en apparence si écrasantes, qu’il est plus facile de suivre quelqu’un ou de se plier à des règles, même si celles-ci sont injustes. Être libre oblige à être mobile, toujours en mouvement, à rechercher sans arrêt le changement. Car ce qui est figé, enraciné… ce qui ne bouge plus est emprisonné, dans la terre, dans l’esprit…

La liberté est un fardeau lourd à porter, et il est bien plus aisée de se forger des chaînes ou de courber l’échine devant un maître, que d’accepter de vivre cette liberté. »

Je commençais à comprendre l’erreur que j’avais commise. Un homme, pour être lui-même, ne devait suivre l’exemple de personne. Il ne pouvait être le disciple d’aucune foi. Du moins parvenu à certain stade de son évolution. Ce sont les enfants qui ont besoin d’exemples pour grandir, mais une fois atteint un certain âge, il doit lâcher la main qui le soutien et poursuivre seul sa voie. Pourtant des questions demeuraient dans mon esprit.

« Mais nous ne pouvons pas vivre sans croire en rien ! »

« Un homme qui suit les recommandations de doctrines, avec foi, est un homme qui répète comme un perroquet ce que la tradition religieuse lui enseigne. Sottement. Et rien de plus.

L’ignorance religieuse et spirituelle est le résultat de longs siècles d’engourdissement mental, au cours desquels l’homme s’est laissé endormir par de belles doctrines. Ses croyances se sont vues réglées et dirigées par les représentants d’un soit-disant Dieu. Et durant tout ce temps l’homme s’est laissé manipuler. Il n’a plus été autorisé à penser que par l’intermédiaire de ces mandataires improvisés pour le commander tel un mouton, le rendant dépendant de leurs décisions. Un tel être soumis à la volonté d’une institution ecclésiastique n’a plus de personnalité propre. Ce n’est plus un individu. Il ne fait que subir les décisions prises par d’autres hommes, qu’il endure telle une agression pour sa personne, car subir est une agression, une violation. Ce n’est plus qu’un mouton de Panurge qui ne sait que bêler au milieu du troupeau, recherchant la protection du chien de berger qui lui est assigné pour le surveiller et lui apporter la sécurité. Il est donc dépendant du berger, son Dieu, qu’il soit ou non pure fiction de son esprit, et de son intermédiaire direct, son chien qui lui impose ses points de vue. Ainsi positionné au sein du troupeau, il lui devient difficile de pouvoir concevoir autre chose que les croyances qui lui sont imposées par le chien de berger. »

« Cela était valable dans l’ancienne société humaine, mais aujourd’hui, en Occident, les affaires religieuses ont été soigneusement séparées des affaires temporelles, sociales, politiques et culturelles… Il n’y a plus d’émissaire de Dieu qui s’insinue dans l’éducation publique, les administrations… »

« Uniquement dans les apparences. On se dit athée, mais l’homme dans les sociétés modernes a toujours ses idoles. Et il en a en quantité bien plus importante qu’autrefois. Avant l’unique idole était Dieu. Depuis, il s’est développé les idoles que sont le Pouvoir, la Richesse, l’Argent, la Renommée, l’Esthétique, le Corps, le Sexe… Et à travers toutes ces pensées modernes, c’est le spectre des doctrines d’hier qui rôde. C’est toujours la même moralité qui trône dans les sociétés humaines, même si le but déclaré a changé.

Cette pensée, cette moralité, est si ancienne, si puissante, se vivifiant au cours des siècles, qu’elle s’est fortement ancrée dans l’esprit des gens, plongeant ses racines très profondément dans la partie la plus obscure de la mémoire, se fixant dans l’inconscient collectif, à tel point qu’aujourd’hui encore, même si ouvertement, en apparences, la laïcité a pris le dessus, la morale religieuse prédomine encore partout, dictant, imposant ses règles biaisées et ses principes déviés. »

« Mais alors, il est impossible de s’en sortir. Que l’on soit pour ou contre ces principes, on les reproduit de toute façon. »

« Il est toutefois possible de s’en sortir, mais pas en y adhérant avec foi, ou en les rejetant simplement. Le tout est de ne pas se figer dans une attitude, dans une croyance.

Tout le monde a ses œillères. Tout le monde est sujet aux mêmes préjugés socioculturels, philosophiques, spirituels et religieux, qui que nous soyons, tant que nous n’avons pas intégré toutes les croyances possibles. Ainsi maintenus fermement sur la même position, attachés, ligotés à nos croyances, nous refusons toute conception ou théorie autres que les nôtres et risquant de les ébranler.

L’homme est véritablement dépendant à l’égard de ses croyances. Elles sont pour lui son unique vérité, sa référence et son leitmotiv. Et il le pense en toute sincérité. L’homme n’est qu’un bouffon de sincérité, pétri d’importance et de préjugés, un clown de carnaval qui fait tinter fièrement ses croyances tels des grelots, enluminé des couleurs vives de ses plus belles théories mentales.

Il est dans l’incapacité de recevoir d’autres témoignages que le sien. Car on ne peut appréhender ce qu’on ne connaît pas. On ne peut vivre ce qu’on n’incarne pas. N’est vrai pour soi que sa propre expérience, son propre vécu. On ne connaît rien des autres que ce qu’on y projette. Notre interprétation du monde, concret comme idéal, se fait à partir de notre propre expérience. Et celle-ci est toujours incomplète, tant qu’on se fixe obstinément sur l’une d’entre elles, sans les embrasser toutes. C’est pourquoi nous avons tous des idéaux qui doivent être détruits avant que nous nous libérions. »

« Mais d’après certains mystiques, les expériences qu’ils ont vécu ne sont pas illusoires. Ils ont reçu des messages qui les poussent à agir et à croire en Dieu… »

« La croyance en un Dieu est fondée sur des ouï-dire, sur la foi, et non pas sur la réalité tangible, sur le vécu concret. La croyance en Dieu ne repose pas sur une réelle connaissance, mais sur la croyance en cette connaissance. L’expérience mystique n’a rien à voir avec une quelconque réalité scientifique. Et je ne parle pas uniquement des sciences dites « exactes » comme celles qui sont à la base du savoir des hommes du XXème siècle, mais aussi des sciences occultes… et toute forme de connaissance scientifique quelle qu’elle soit. L’expérience mystique quant à elle représente une conviction qui ne vaut rien. Elle est un acte accidentel, une affaire sans suite, sans cohérence pour ce monde, qui n’a aucune signification réelle.

L’obéissance occulte à laquelle tu t’es soumis doit faire place à la Volonté Impersonnelle qui est en toi et que toi seul peut reconnaître, avant de s’éclipser elle-même pour l’énergie neutre d’une Intelligence Supra consciente. »

« Pourtant, l’amour du prochain est un noble idéal. C’est une religion basée sur le respect et l’harmonie des hommes, sue la paix… »

« Ah bon, tu crois cela ?

C’est vrai tant que tu participes à cette croyance. Tant que tes idées vont dans le même sens, et que tu acceptes de te soumettre au joug de son Église. Mais qu’advient-il si tu refuses d’adhérer à ses principes ? Tu es rejeté comme un malpropre, accusé d’hérésie et poursuivi, tout comme la non-croyance en la description de ton monde t’exclut de la société.

Même les plus grands « saints », tous les « sages » d’Orient et d’Occident, tous ces hommes qu’on vénère aujourd’hui, tous ces êtres décrits dans les textes sacrés, ces Bouddha, ces Jésus, ces Mahomet, et beaucoup de gens moins illustres, furent à leur époque rejetés, dénoncés, considérés comme fous et dangereux. Parce que leurs idées novatrices n’entraient dans aucun concept déjà reconnu. Ils bousculaient l’ordre établi, froissant les mentalités frileuses. Mais aujourd’hui, cela n’a pas changé, les mentalités demeurent tout autant frileuses.

Non, la religion, quelle qu’elle soit, apporte tout le contraire de ce qu’elle prône, excepté peut-être dans quelques cœurs, mais ce sont là des exceptions. Ce sont les religions qui sont à l’origine des plus grandes atrocités de l’humanité, directement ou indirectement, parce qu’elles sont toutes une conséquence de la pensée, étant nées du mental prédateur, cette pensée qui crée l’idée du moi, séparatrice et discriminante. C’est cette idée qui pose une séparation, la dualité, d’avec tout ce qu’il n’est pas. Souvent, les religions ne sont pas la cause directe des guerres et autres génocides… mais le prétexte facile dont se servent les hommes pour assouvir leurs instincts de meurtre, de haine, de torture… que ce soit en revendiquant des droits qu’ils s’inventent, ou en ne faisant rien, simplement en ne cherchant pas à faire disparaître ce qui peut être cause de dissensions. Là où il y a division, il y a destruction. Le désir d’aimer renforce cette séparation. On est séparé de ce qu’on aime dans la dualité. Parler d’amour de son prochain ne fait qu’accentuer cette différence, cette distanciation, l’idée d’être séparé des autres et du monde. »

« Pourtant, l’amour est quelque chose d’essentiel dans la vie de tous les hommes. On ne peut pas s’en passer. C’est le moteur directeur de toutes ses entreprises… »

« L’homme a besoin d’aimer, c’est une nécessité sine qua none à sa condition d’être humain. Pour cela il va chercher l’objet de ses désirs, de ses passions en une quête frénétique. Ou bien il le trouve en un autre être, avec lequel il va désirer partager son existence. S’il est satisfait de cette union, que son ou sa partenaire lui offre tous les plaisirs qu’il demande, il se contentera de cela ; ou il n’est pas satisfait, et il cherchera d’autres moyens d’assouvir ses passions déchaînées : il se vautrera alors dans la concupiscence, s’adonnera à la débauche sexuelle, ou encore à d’autres formes de plaisirs les plus inventifs possibles si le feu de ses passions brûle encore trop ardemment ; ou bien encore, il se tournera vers une autre forme d’adoration, celle d’idoles, de Dieu, par exemple, le plus facile des substituts à réaliser car il englobe tous ses penchants, idéalisant son besoin d’amour, qu’il sait irréalisable.

Regarde et observe, tu constateras que les adorateurs de Dieu sont des gens frustrés dans leur désir d’amour.

Ce sont tous les timides ; ceux que la pudeur interdit ; ceux qui ne se plaisent pas, qui se trouvent ou que les autres ne trouvent pas beaux, selon la norme esthétique définie par la société ; ce sont aussi les idéalistes qui rêvent de perfection. Tandis que la plupart des gens qui plaisent et qui se plaisent, bien que pas tous, l’exception confirmant la règle, ceux-là parviennent à trouver une autre personne pour répondre à leur demande d’affection.

Mais l’amour, quelle que soit la façon de l’envisager, est toujours au centre des débats.

C’est cette idée de l’amour qui crée les conflits, parce qu’on veut protéger ce qu’on aime et se l’approprier, souvent au dépend d’un autre, et détruire, faire disparaître ce qu’on n’aime pas.

La mentalisation est soumise à la distanciation de la représentation qui conduit tout être à vivre sous la marque du processus séparateur qui l’habite. De là découlent toutes les frictions et les fictions, les heurts et les leurres, qui hantent son existence.

La pensée est souffrance, conflit, séparation et destruction. C’est elle qui élève l’homme à la civilisation, mais c’est également elle qui le conduit à sa perte, à son auto-destruction. Le mental est le pire ennemi, en même temps que le meilleur ami de l’homme. C’est lui qui lui permet de se différencier et de l’élever au-dessus des autres animaux de la Création, mais c’est également lui qui le maintient dans ses serres puissantes, dans l’ignorance aveugle, empêchant son envol vers d’autres sphères. Il est le plan obscur, adverse, ainsi que la lumière qui éclaire sa conscience. Il est le double protecteur qui permet de diffuser la lumière supra mentale dans son esprit, filtrant, atténuant ses effets qui seraient catastrophiques sans cela sur l’ignorante obscurité qui enveloppe l’humanité et qui ne pourrait en supporter le choc direct. Et il est le destructeur de cette lumière supra mentale qu’il engloutit en lui-même, en son inconscience, l’empêchant d’œuvrer directement sur la Matière.

L’agitation effrénée et démesurée que la mentalisation provoque entraînera la destruction de l’espèce humaine. Tôt ou tard on assistera au chant du cygne de l’ego, à travers l’errance civilisatrice de la pensée.

C’est pourquoi il n’y a pas de solution en ce qui concerne la pensée. »

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