L’OUBLIÉ DES DIEUX – LIVRE 1 : « LE COMPLOT »

Chapitre 1 :

Réveil Brutal

L’homme se réveille. Tout son corps le fait souffrir, bien que la douleur soit atténuée par les substances qui circulent dans ses veines. Mais de cela, il n’en a pas conscience.
Il fait nuit. L’homme peut apercevoir depuis son lit la douce luminosité de la lune, ronde et pleine, qu’encadre la fenêtre sans volet de sa chambre. Le ciel est sans nuage, couleur bleu ardoise. Nulle pensée ne vient troubler sa contemplation fascinée de l’astre. Dans la pièce flotte une pénombre silencieuse et rassurante. Et bien au chaud dans ses draps blancs et propres, il se rendort paisiblement à travers l’obscurité qui l’entoure et le protège, malgré les élancements qu’il perçoit à travers son corps endolori.

Le lendemain matin, quand il sort de son sommeil, la sourde sensation est bien plus présente que lors de son réveil nocturne. Il a la tête vide. Son esprit est immergé dans une sorte de brume impalpable, comme si des vampires lui avaient sucé le cerveau. Chaque pensée lutte contre une mortelle apathie.
Quelque chose lui chatouille les narines. Il baisse les yeux, mais il est incapable d’apercevoir la chose. Un tube s’enfonce dans sa bouche. Il veut s’en saisir et s’aperçoit qu’un réseau de fils relie tout son corps à un appareillage étrange. Une aiguille est fichée dans l’un de ses bras. Il s’en saisit et l’arrache d’un coup sec. Il en fait de même de tous les fils, tubes et tuyaux qui recouvrent son corps endolori.
Il tente de faire un geste pour se lever, ravivant la douleur qui fuse dans tous ses membres. Malgré sa souffrance, il poursuit son geste jusqu’à ce qu’il se tienne debout au pied de son lit. Il lui semble que son grand corps se déplie après être demeuré une éternité dans une cage.
La tête lui tourne, mais une étrange pensée parvient à traverser son esprit :
« Que fait-il là ?
Et c’est quoi ce déguisement dont il est accoutré ?
Quelle pièce bizarre ! Il n’a jamais vu de salle comme celle-ci dans tous les Royaumes.
Où peut-il bien se trouver ?
Quelle est la magie qui l’a attiré ici ? »

Ses réflexions sont interrompues par le bruit de pas qui approchent. Instinctivement son corps s’est mis en garde. Il est prêt à bondir sur ses geôliers dès que la porte s’ouvrira, malgré l’engourdissement de ses membres. Mais son esprit lui commande d’attendre d’en savoir plus sur ses détenteurs et leurs intentions, avant d’agir aveuglément.
Le déclic du verrou se fait entendre. Puis la porte s’ouvre sur une femme revêtue d’un drôle de costume. Elle est habillée d’un vêtement immaculé tout aussi étrange que la pièce. Elle est belle, quoiqu’un peu frêle. Elle paraît insouciante. Ankh’ note aussitôt qu’elle n’est pas armée. Elle doit être sûre d’elle pour se présenter ainsi démunie. Elle est immédiatement suivie d’un homme pareillement vêtu, qui entre sur ses talons. Son port et son air sont plus sévères. Il semble encore plus sûr de lui et de son importance. Ce sont ceux d’un chef, comme si le mâle dominait la femelle. Ankh’ en déduit qu’il doit se trouver dans un de ces Royaumes Extrêmes où la force virile de l’homme tente de surpasser les pouvoirs naturels et traditionnels féminins.
Après les avoir jaugés, Ankh’ se rue sur les deux intrus et leur crie dessus, la lame dégainée dans la voix :
– Que signifie tout ceci ? Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?

Les nouveaux venus sont stoppés dans leur élan. Ils paraissent perplexes. La femme se tourne vers l’homme, interrogative. Celui-ci hausse les sourcils, hésite, puis se ravise d’un geste de la main à l’intention de la femme, avant de prendre la parole. Mais Ankh’ ne comprend pas un traître mot de ce qu’il lui raconte. Il emploie un langage qu’il ne connaît pas. Pourtant, aucun dialecte ne lui est inconnu sur toutes les terres révélées du monde civilisé. Même parmi les langues les moins parlées, il est capable d’en saisir quelques bribes et d’en reconnaître la provenance. Et avec les étrangers, on emploie toujours le langage « commun ». À moins qu’ils n’appartiennent à une de ces tribus reculées, dégénérées et arriérées. Mais à les voir, il a du mal à le concevoir. Ces gens paraissent trop sophistiqués, leur niveau technologique trop évolué pour appartenir à l’une d’elles.
Alors, qui sont-ils ? Aurait-il voyagé si loin ? Il lui semble qu’une partie de ses faits et gestes des derniers temps lui échappe. Aurait-il oublié ce qu’il a fait ces derniers jours, voire ces dernières semaines ?

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L’Oublié des Dieux – La Malédiction

Comme l’écrivait le poète, je voudrais m’écrier avec lui :
« – Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! »

C’est difficile d’être un homme. C’est dur de vivre. De vivre avec sa conscience. De ne pas pouvoir se confier, on est si seul en ce monde ! Ne pas pouvoir dire toute la vérité. La connaît-on seulement ! On change tellement. Si vite. Savons-nous seulement qui nous sommes ?
Il est des choses terribles. Comme ne pas pouvoir dire à un ami tout ce que l’on a sur le cœur, parce que c’est impossible. Pour ne pas le froisser, ne pas le blesser. Pour ne pas voir le mépris dans son regard, l’incompréhension, le doute. Parce qu’on a peur de ne plus être aimé, admiré. Parce que parfois la vérité blesse ou qu’elle est difficile à être acceptée. Elle peut faire beaucoup de dégâts…

Je suis le témoin vivant d’un monde disparu. Je suis un monstre, une erreur de la nature, victime d’un terrible maléfice.

J’ai trop vécu pour être quelqu’un de bien
trop souffert et trop fait de mal
pour demeurer une âme pure.

Mais n’est-ce pas le lot de chacun ?
Sauf que moi je n’ai pas oublié…

J’ai trop parcouru les sombres sentiers
sur lesquels j’ai perdu tout espoir de rédemption
pour ne pas être dégoûté de ce que je suis
écœuré par les hommes et leurs désirs odieux
leurs passions insatiables et leur bêtise indécrottable.

J’ai commis tant d’actes ignobles
que je ne puis demander pardon !

Sans oubli on ne peut reposer en paix
agir avec la conscience tranquille
et poursuivre sa destinée sereinement.

Je voudrais tant que tout finisse
ne plus me souvenir
de toutes ces folies…

Comment peut-on demeurer sain d’esprit, le cœur joyeux, quand un nombre incalculable de vies de souffrances accumulées vous emplit ? Pouvez-vous seulement imaginer ce que cela fait de se débattre avec des siècles de souvenirs, ne rien pouvoir oublier !
C’est une torture insupportable. Et pourtant, c’est fou ce que l’être humain peut endurer de tourments, quand il n’a pas le choix.
Quand je pense à tous ces fous qui ont cherché l’élixir de vie ! L’immortalité dans un corps sain, peut-être, mais pas avec un esprit torturé. Et qui peut dire qu’il est suffisamment parfait pour la mériter ? Des ignorants et des êtres sans cervelle, mais pas des gens qui ont toute leur raison !
Pauvres êtres humains que nous sommes, viles créatures méprisables et insignifiantes qui se prennent pour la Lumière, alors qu’ils n’en sont que son ombre ; qui se pensent les dieux qu’ils ont chassés de leurs croyances ; et se croire toujours le centre du monde. Même si aujourd’hui on sait que la Terre est ronde et qu’elle tourne autour du Soleil avec son cortège de planètes, nous sommes toujours aussi bouffis d’orgueil.
Mais je m’égare…

D’aussi loin que remontent mes souvenirs
en cette vie si lointaine
où tout était si différent
et dont le fond, pourtant, a si peu changé ;

Je maudis ces jours amers
et ce geste fatal
commis avec insouciance
dans la plus grande innocence.

Tout commença pour moi il y a très longtemps…