Le 15.9

Le Camp d’Été
(Randonnées en Montagne)

Le mois de juin se terminait. Valdo et Thomy rentrèrent avec tout plein d’histoires dans leur musette à nous raconter, et des affaires achetées à bas prix aux divers corps d’armées étrangères côtoyés sur place. Une nouvelle période allait s’ouvrir. Enfin, le camp d’été allait démarrer.
La montagne avait retrouvé ses couleurs. La faune et la flore s’épanouissaient.
Nous partîmes pour quinze jours dans le massif des Écrins, à dormir sous tentes et ne faire plus que de la montagne, randonnées, escalade et glacier. Nous étions aux anges. Ce fut sans doute les meilleurs quinze jours de toute l’année.
Cela débuta par un départ de nuit aux alentours du 27 juin. Les camions de la section nous débarquèrent à Serre-Chevalier à minuit, pour entreprendre notre première ascension. Nous devions atteindre les neiges éternelles par la Brêche du Monétier culminant à 3 345 mètres d’altitude avant le lever du soleil pour basculer de l’autre côté, avant que l’astre flamboyant ne fasse fondre la neige.
La montée fut longue, mais nous étions tellement heureux de nous retrouver dehors sur les sentiers de montagne que la marche s’effectua dans la joie et la bonne humeur. Fini les gardes ennuyeuses, à nous les belles échappées !
Sur les premiers cent mètres nous n’y voyions rien. Nous devinions seulement le paysage autour de nous, plus que nous ne le distinguions, avec ses étages caractéristiques. En bas les prés d’un vert foncé disputaient l’espace aux forêts de feuillus, remplacés par les résineux à l’attaque des premières pentes. Juste au-dessus c’était le royaume des prairies qui commençait, d’abord celles couvertes de fleurs, où l’on pouvait trouver le génépi aux abords des deux mille mètres. La végétation diminuait peu à peu pour ne plus laisser pousser que des touffes d’herbes éparses au milieu des tapis de gentiane. Le terrain se parsemait de plus en plus de cailloux, puis la végétation disparaissait pour faire place aux gros blocs de rochers et aux nombreux pierriers. Enfin, tout en haut, régnaient les glaciers et les neiges éternelles entassées sur des corniches menaçantes, formant de fragiles ponts de neige en équilibre précaire ou alimentant les séracs.
Nous grimpions comme toujours d’une foulée égale, montant lentement dans la nuit nous étreignant. Cette ascension nocturne était un enchantement. Nous nous laissions pénétrer par les sensations diverses se déversant sur nous, dans un grand silence, nous imprégnant des délices de la montagne. Au loin un oiseau de nuit poussa sa plainte lugubre, comme pour saluer notre passage. Nos yeux peu à peu s’habituaient à l’obscurité, et nous apercevions au-dessus de nos têtes la silhouette des monts qui dominaient de toute leur dimension inhumaine, se confondant avec le clair-obscur du ciel.
Passé l’étage des derniers arbres, le rideau de la nuit commença à s’ouvrir pour dévoiler un peu de ses paysages encore dans l’ombre. La lutte entre nuit et jour sembla durer une éternité, aucun des deux ne se décidant à céder. Nous demeurâmes encore longtemps environnés d’obscurité, pourtant l’encre de la nuit se diluait insensiblement. Le ciel pâlissait et les étoiles s’éteignaient une à une.
Il nous fallut encore gravir un gros morceau avant que le ciel ne s’éclaircisse vraiment, au point de pouvoir qualifier de matinée naissante.
Nous atteignîmes les premières neiges au lever du soleil. Nous fîmes une halte pour nous restaurer et boire un peu, en admirant le paysage qui s’étendait déjà à nos pieds. Nous étions sous le charme. Nous étions sur une corniche enneigée, au-dessus du vide, avec une vue des deux côté de la chaîne que nous nous apprêtions à franchir, sur la vallée du Lautaret et sur le massif des Écrins, où nous comptions basculer. Nous avions interdiction de nous approcher du bord, le sol n’étant pas suffisamment solide pour supporter notre poids.
Une fois les estomacs légèrement remplis, nous reprîmes notre marche dans la neige. Elle était collante et nous devions régulièrement frapper nos chaussures de brefs coups de piolet pour en détacher les plaques. Nous terminâmes l’ascension du premier sommet dans un silence quasi-religieux. Nous avions très bien marché et du coup, pour nous récompenser, nous pûmes entreprendre l’ascension d’un second sommet, avant de redescendre sur l’autre versant par le Glacier Blanc.
Nous étions sur un névé s’étirant longuement en pente douce. Nous plantâmes les talons dans la pente et, appuyés sur nos piolets pour garder l’équilibre, le capitaine nous expliqua la suite du parcours, face au vide. Nous allions descendre en ramasse.
Notre chef de section donna l’ordre du départ et nous nous élançâmes sur la pente. Nous courions comme des gosses sur les névés, nous laissant glisser accroupis sur la neige, filant en ramasse, nous aidant simplement de nos piolets pour garder l’équilibre et freiner de temps à autres, mais le moins possible. Puis la descente se poursuivait, nous laissant emporter par la vitesse, franchissant d’un coup la longue langue neigeuse, sans nous arrêter, pour nous retrouver sur les gros blocs de rochers.
Devant nous s’étendaient les champs de pierres de la moraine du Glacier Blanc. Au milieu des gros blocs, confondu dans la caillasse, se détachait à peine le refuge, formant une simple tâche un peu plus claire.
Bondissant de rochers en rochers, avec une agilité extrême, nous rejoignîmes la piste. Nous vérifiâmes nos tenues, puis nous dévalâmes le chemin caillouteux à toute allure, en file indienne, jusqu’au Pré de Madame Carl, où nous avions notre campement. Nous croisions au passage les files de touristes qui montaient jusqu’au glacier, s’écartant pour nous laisser passer.

Le chef de compagnie qui nous accompagnait sur cette première sortie, et qui partagera également les suivantes, nous félicita. Il nous avoua avoir tenu un pari avec le QG, comme quoi nous gravirions dès notre premier jour plus de 1 500 mètres de dénivelé. Nous en avions monté 1 900.
Ensuite, chaque jour les paris reprendraient, ceux du QG élevant la barre à franchir, rajoutant chaque fois quelques centaines de mètres de plus. Défi que nos deux capitaines relevaient avec gourmandise, comme s’il s’était agi d’un gros gâteau à la crème. Et nous, nous nous laissions entraîner dans ces paris, accomplissant la tâche sans rechigner.
Ainsi dès le lendemain, nous attaquions les pentes des Agneaux.

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