Le Diablotin

(extrait du Songe du Berger)

La nuit suivante, lorsque je rouvris les yeux, un vaste palais aux colonnades faites de faisceaux de lumière se dressait devant moi. Sans l’ombre d’une hésitation, lentement, je gravis l’escalier, tel un roi en exil revenant en son royaume.

J’étais en train d’enjamber les marches d’une longue foulée, lorsque mon pied rencontra quelque chose et je trébuchai. Je me relevai prestement. J’examinai ce qui avait pu me faire tomber, mais il n’y avait rien autour de moi, aucun corps dans les escaliers qui ait pu me faire obstacle. Toutes les marches étaient régulières et bien polies, sans aucune aspérité. La seule chose qui ne semblait pas avoir sa raison d’être là était un miroir de la taille d’un homme posé sur les marches que je n’avais pas remarqué en passant. Je m’en étonnai et je m’approchai. Il renvoya mon image, mais une image déformée. En fait, je pouvais me reconnaître, c’était moi mais affublé d’un costume de carnaval, un costume de bouffon. Chose encore plus étrange, lorsque j’effectuai un mouvement, je pus entendre mon double reproduire le même geste, faisant tinter ses grelots.

Je fis une grimace de surprise et mon reflet me renvoya un sourire. J’écarquillai les yeux et il éclata franchement de rire. J’étais de plus en plus intrigué. Je touchai la surface de la glace : rien d’anormal ne m’apparut. Je penchai la tête de côté pour regarder derrière le miroir et la tête de mon reflet dépassa du cadre. Je sursautai de surprise.

Alors, l’image se détacha de la glace et un diablotin malicieux fit son apparition en sautillant. Il était tout joyeux, comme un gosse qui vient de faire une farce qui a marché. Enfin, il se calma, fit un bond prodigieux en haut des marches et s’assit.

– Où vas-tu comme ça ? me demanda-t-il de but en blanc. Tu es pressé ?

Comme je ne répondais pas, encore sous le choc de la surprise, il reprit :

– Allons, viens t’asseoir un instant auprès de moi, et discutons. Je suis sûr que tu as beaucoup de choses à m’apprendre.

Sa main tapota la marche en une invitation à venir le rejoindre. Je m’approchai docilement, acceptant avec une légère réticence sa proposition.

– Qui es-tu ? demandai-je. Es-tu le gardien de ces escaliers, ou quelque chose comme ça ?

– Absolument pas. Pourquoi, ces escaliers ont besoin d’être gardés ?

Il ne me laissa pas le temps de répondre et enchaîna :

– Non, c’est la première fois que je viens par ici. Je ne garde rien du tout. Et toi, qui es-tu et où vas-tu ?

– J’avoue que je n’en sais rien ! lui répondis-je.

Son visage était amical. Il semblait agité, ne pouvant pas tenir en place, et en même temps, paradoxalement, une grande sérénité se dégageait de sa personne.

– Hum, comme tu m’es sympathique je vais te révéler un secret. Mais il ne faudra pas le répéter.

Je ne promis rien. J’attendais la suite.

– La nuit dernière j’ai rêvé que j’étais un ver, rampant, ondulant sur le sol, s’enfouissant avec délice dans la terre. Mais à présent que je suis réveillé, perdu au milieu de toutes mes pensées, je me demande si j’ai bien rêvé que j’étais un ver de terre ou bien si je suis réellement un ver qui est en train de rêver ce que je suis là. Pourrais-tu m’aider à résoudre cette énigme pour moi, parce que je n’y arrive pas ?

– Je crois qu’il faut considérer tout ce qu’on fait et tout ce qu’on pense de la même façon que les images vues en rêves.

– Hum, oui, je pense que c’est une très bonne résolution. Hein ? Et toi, comment le vis-tu ? Est-ce que tu l’appliques à tes propres actions ?… ah ah ah.

Je ne compris pas bien sa blague. Je crois qu’il me demandait si je mettais en pratique ce que j’insinuais ou si ce n’était que des paroles en l’air. Mais il ne me laissa pas le temps de réfléchir et poursuivit.

– Mais dis-moi, tu as tout l’air de quelqu’un qui vient de faire un long voyage. Je me trompe ?

– Non, effectivement, je viens de traverser de nombreuses épreuves.

– Et tu as réussi ces épreuves ?

– Oui, sinon je ne serais pas là !

– Ah ! Parce qu’on y gagne quelque chose ? Il y a des lots ? C’est comme un jeu TV ! Et c’est une récompense d’être là ? J’ai donc dû gagner moi aussi, mais je ne savais pas qu’on jouait !

– Non, ce n’est pas un jeu. Et tout le monde n’est pas obligé de passer des épreuves pour être là, bien que je ne sache pas ce qui t’y amène.

– Cela t’a-t-il apporté quelque chose ?

J’étais surpris par la franchise et l’indiscrétion de ses questions. Sans détour, sans enrobage, sans s’encombrer de fioritures, il allait droit au but, même si on ne se connaissait pas. Peut-être était-il tout simplement naïf.

– Plutôt. Je crois que je ne suis plus le même.

– Ah bon, moi je ne trouve pas.

– Et qu’en sais-tu ? Nous ne nous connaissons pas. C’est la première fois que nous nous rencontrons !

– Hé hé, qui sait ? Peut-être que je peux lire tout ça dans ton cœur. Tes pensées s’échappent de ta tête avec fracas et à gros bouillonnements.

Quelque chose claqua tout contre mon oreille, et un bruit d’eau bouillant dans une marmite se fit entendre. Je sursautai une nouvelle fois.

– Je lis dans ton esprit comme dans un livre ouvert. J’y vois clairement quelles sont tes interrogations, les questionnements qui te perturbent encore et te font marcher. Je vois quel est ton problème.

– Ah ! Et quel est mon problème ?

– Quel problème ? Mais il n’y en a pas ! C’est ça ton problème, de toujours vouloir créer un problème là où il n’y en a pas. Tu ne peux donc pas trouver de solution à tes problèmes, puisqu’ils n’existent pas, tu les inventes. Toute solution à un faux problème ne peut être que fausse.

J’étais de plus en plus intrigué par le personnage.

– Alors, s’il n’y a pas de problème et que je vois des problèmes, il y a là un problème, non ?

– Très juste, hi hi… Tel un chasseur chassé qui se fait prendre à son propre piège.

– Et tu préconises une solution à cela, ou bien tu parles juste pour parler ?

– Non. Il n’y a pas de réponse. Je parle pour parler. J’aime ça. Ça me plait. De toute façon, on parle toujours pour ne rien dire. C’est comme ça. Alors, autant se faire plaisir. Ça ne sert à rien de se prendre au sérieux. Les réponses, comme les questions, sont inutiles. La seule réponse possible serait la fin des réponses. Mais ce n’est pas possible non plus, en fait. Cela impliquerait la fin, l’annihilation de tout ce que nous sommes. Sans problème on ne serait plus conscient de soi, on n’existerait plus. Et la pensée ne veut pas sa fin, c’est pourquoi elle ne trouvera jamais de réponse. Elle n’en veut pas. C’est la même raison pour laquelle tu ne peux pas ne plus penser, parce que sinon tu disparaitrais. Tu voudrais ne plus penser, mettre fin aux idées qui circulent et envahissent ton esprit…

Voilà qu’il tenait les mêmes propos que mon adversaire invisible.

– Ne plus penser signifie ne plus souffrir.

– Malheur à toi et à ceux qui vivent sans souffrir, si c’est ce que tu cherches. L’indifférence, la fin des ressentis, est une stagnation.

– Mais on peut ne plus souffrir sans en être indifférent. Ça n’a rien à voir. La seule chose c’est qu’on ne se place plus au même niveau. On peut ne pas apprécier quelque chose sans en être affecté, sans en souffrir. Ce qui nous permet d’agir plus justement, sans interférences sentimentales.

– Tout ce qui végète sans transformation, ce qui n’évolue plus, qui est sans mouvement, est voué à la mort. L’arrêt du mouvement des pensées entraînerait la mort de l’être. C’est dans la souffrance que se gagne la perfection, mais une souffrance non volontaire, sinon cela devient du masochisme uniquement et ça n’a plus aucune valeur.

Voilà que nous étions partis à philosopher.

– La non-pensée n’est pas le rien de l’Être.

– C’est exact. Mais ce n’est pas la fin de la pensée non plus. C’est un état entre les deux, qu’il est très difficile à atteindre, c’est-à-dire à en prendre conscience, parce que cela se produit sans cesse mais à notre insu, et encore plus difficile à maintenir.

– Il est pourtant possible de connaître sans mots et sans pensées.

– C’est tout à fait possible, mais alors il est impossible d’en parler. Et à quoi cela sert-il de connaître ainsi, si on ne peut pas l’exprimer, le communiquer ou s’en servir ? La connaissance directe est toujours là, elle ne nous quitte jamais. Que nous soyons caillou, bijou, hibou, chouchou… mais à ce niveau on ne sait pas qu’on sait, et donc qu’on existe.

– Mais ce silence, ce néant de non-pensée, existe réellement ?

– Oui, si l’on veut, quand le moi arrive au bout de lui-même. Mais n’essaie pas de l’atteindre. Il n’y a rien à y voir. On ne peut vraiment pas en faire l’expérience. Il est même impossible de faire l’expérience de quoi que ce soit.

– Ah bon ? C’est pour ça que, des expériences, je n’arrête pas d’en faire !

– De quelles expériences parles-tu ?

– Mais de ma quête, de tout ce que j’ai appris depuis que j’ai pris conscience de ce monde. J’ai plus appris en quelques nuits qu’en des années d’école. C’est ça qui m’a fait changer…

– Ah ah ! Tout ce tas de connaissances empilées dans ton cerveau ! Ce n’est que du savoir !… Et c’est ça qui te fait dire que tu as changé ? Tu vas en faire quoi ?

J’avais la très nette impression qu’il se moquait de moi, mais je fis comme si je ne comprenais pas. Je voulais voir où il voulait en venir.

– Je ne sais pas…

– Hum, intéressant, mais encore ?

– Peut-être mieux vivre !

– Et donc, tu penses que tout en haut de cet escalier se trouve la solution à tes problèmes, la fin de ta quête, le but, l’Ultime Vérité, etc., etc. ? Tu penses que tout là-haut, au plus haut de la montagne tu vas rencontrer l’Esprit, le grand Manitou, et pouvoir te connecter à l’Intelligence active qui régit les univers ?

– Peut-être, pourquoi pas ? Je n’en sais rien, je ne sais pas ce que je trouverai là-haut, mais je me laisse guider par mon intuition.

– Et ton intuition ne t’a pas dit qu’il n’y avait rien là-haut, qu’il n’y avait pas de fin à ta quête, tant que tu n’auras pas décidé de l’arrêter toi-même… Mais arrêter quoi ? Il n’y a rien, là. Il n’y a pas de quête, il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais. Tout ce que tu fais est courir après un courant d’air et te donner l’illusion que tu parviendras à le rattraper. Tu es un Chasseur de Vent !

– Mais comment peux-tu dire qu’il n’existe pas de quête ? Je sais quand même ce que je vis !

– Tu es en quête de quelque chose qui n’existe pas, voilà tout. S’il y avait quelque chose à trouver dans le monde qui ressemble à cela, ici ou ailleurs, ça se saurait. Tout le monde serait au courant, et tout devrait partir en fumée. Mais il n’y a rien à découvrir. C’est pourquoi je te dis qu’en poursuivant ta quête, tu ne fais qu’empiler de la connaissance. Tu pourras toujours l’accrocher dans tes WC comme on accroche des médailles ou des diplômes…

– La connaissance a une utilité autre que celle de faire beau.

– L’accroissement de connaissance ne peut servir qu’à un accroissement de pouvoir sur les autres. Est-ce ce que tu veux ?

– Non. Bien sûr que non. Je ne veux commander personne. Je veux respecter chacun comme je veux que l’on me respecte. Seule la liberté m’intéresse.

– La liberté ! C’est ça que tu cherches ? Mais il n’existe pas de liberté ici. La seule libération possible est d’ordre social et matériel. La seule chose dont tu puisses te libérer est du joug inconditionnel imposé par la pensée de tout le monde.

– Oui, je sais, la libération au conditionnement social est une étape indispensable à la libération totale. Bla bla bla… Je sais aussi que pour cela, il faut tout rejeter en bloc, toutes les croyances, même celle d’une quête, sans rien rejeter en fait. Et cela pour soi. Pas pour un autre, pas pour le bien de l’humanité, ou quelque idée bienfaitrice, sinon on entre à nouveau dans une croyance. Celle que le monde est pourri, corrompu, tordu et qu’on pourrait le redresser, et rendre les hommes meilleurs qu’ils ne sont. Tout ce qu’on a à faire, on doit le faire ni pour qui ou quoi que ce soit d’extérieur à soi, ni contre. On a juste à faire en sorte de se déconditionner de la structure sociale qui nous lie à elle, au système, sans devenir l’ennemi d’un autre, ou de la société dans sa globalité… Il n’est pas nécessaire de devenir anti-ceci ou anti-cela pour être quelqu’un, au contraire.

– Tu vois, il n’existe pas de libération possible, juste un déconditionnement, pour se ré-conditionner à autre chose finalement. On n’en sort jamais. Parce que la libération, c’est la fin de tout.

– En fait, pour se libérer, il suffit de ne plus fabriquer de concepts. La libération c’est ne plus avoir de concepts du tout, et ça c’est possible.

– Oui et non. Oui on peut se libérer de certains concepts, mais pour en reformuler de nouveaux. Ou alors on disparaît. La seule idée de mettre fin aux concepts est en elle-même un concept. Non, la véritable et définitive libération, ce serait la fin de l’illusion de soi. C’est-à-dire la fin de l’existence mentale individuelle. Tu vois, on en revient toujours au même. Et encore une fois, la libération n’a rien à voir avec une quelconque conscience supérieure ou cosmique… Vade retro Satana !

Le diablotin se mit à s’agiter du haut de ses marches. Il mimait un exorciste en train de chasser quelque démon.

– Loin de nous toutes ces idées saugrenues. Allez, oust, du vent, du balaie !

Il termina ses mimiques dans un nouvel éclat de rire.

– Il n’y a pas de réalisation possible, parce qu’il n’existe pas de Soi spirituel supérieur. Ou s’il en existe un, dans l’abstrait, il n’est rien, parce qu’il ne peut être ni atteint ni perçu. Tu vois, pff…

Le petit être se mit à cracher dans le vide.

– Tu peux lui cracher à la face. Tu ne crains rien. Il n’y a rien, rien que du vide. Ce n’est que ta peur qui lui donne de la consistance. S’il n’y a pas de peur, il n’y a plus rien. S’il y a quelque chose, alors il est inconnaissable. Or l’inconnaissable n’a aucun moyen d’être pensé, conceptualisé, et encore moins de se manifester. Donc il n’existe pas.

– Oui, je sais, ce sont les religions qui ont inventé l’idée du Soi, d’un Dieu supérieur à l’homme, etc.

– Ce n’est pas la religion qui a inventé tout ça, mais l’homme, pour la même raison qu’il a inventé la religion elle-même, pour échapper à son vide intérieur.

– Et on crée ce vide qui n’existe pas pour pouvoir le remplir.

– Voilà, voilà !!! Ah ah ah… exactement. Ça commence à entrer.

– Et il n’y a pas non plus d’horizon à notre perception, seulement les limitations que nous lui imposons. Des limites qui avancent en même temps que nous, à la même vitesse et dans la même direction.

– Voilà pourquoi il n’y a rien à espérer, ni à vouloir. Quand on a tout abandonné, toute quête, tout but, tout espoir, il ne reste plus rien.

– Mais les choses ne se passent pas forcément comme ça, si on en décide autrement…

– Tu auras beau vouloir et faire tout ce que tu voudras, tu ne pourras rien contre ce qu’aura décidé la vie pour toi. Si elle te laisse faire ce que tu veux et te donne l’impression que tu es le seul à décider, tant mieux. C’est que tes désirs, ou desseins, sont en accord avec ce qui t’est destiné. Mais ça ne prouve pas que c’est toi qui décide réellement.

– Ce que tu dis est pessimiste, désespérant même.

– Il n’y a pas de nihilisme de bon aloi qui tienne. Si tu n’y mets pas de sentiments, il n’y a plus rien de désespérant. Il n’y a rien à reprocher à aucun état de fait. Il n’y a personne à accuser. C’est comme ça. C’est à prendre ou à laisser. Il n’y a pas de perfection ni d’idéal à atteindre. La faim d’absolu doit brûler et se consumer jusqu’à extinction.

– Mais que reste-t-il si on ôte le sens aux choses ? S’il n’y a plus d’objectif, de but ? Que pouvons-nous faire alors ?

– Il n’y a rien à faire. Rien à chercher, rien à trouver. Il y a juste à vivre simplement, à aller d’un jour à l’autre sans rien faire. Rien qui n’ait un sens dans l’abstrait, pas d’objectif métaphysique. Car les choses de tous les jours gardent leur sens et leur objectif. Mais dans le monde des idées et des pensées, il n’y a rien à vouloir, rien à rechercher. Il n’y a pas de but à atteindre, pas de quête à poursuivre. Il n’y a rien qui doive descendre ou se manifester. Ce qui est l’est toujours. Il n’y a pas d’illumination de la conscience à atteindre.

– Mais je ne cherche rien. Je ne cherche pas la descente de la lumière, ou de quoi que ce soit… ni la remontée vers la Source…

– Non, alors pourquoi cherches-tu à changer ?

– Je ne cherche pas à me changer, j’évolue et je change tout seul.

– Non, on ne change pas. On ne change rien à ce qui est déjà, encore moins soi-même. On est et on reste toujours ce qu’on est. Seule la perception bouge, mais pas soi. Il n’y a donc pas à vouloir être un autre, cela ne sert à rien.

Le 15.9

Le 15.9

Le Camp d’Été
(Randonnées en Montagne)

Le mois de juin se terminait. Valdo et Thomy rentrèrent avec tout plein d’histoires dans leur musette à nous raconter, et des affaires achetées à bas prix aux divers corps d’armées étrangères côtoyés sur place. Une nouvelle période allait s’ouvrir. Enfin, le camp d’été allait démarrer.
La montagne avait retrouvé ses couleurs. La faune et la flore s’épanouissaient.
Nous partîmes pour quinze jours dans le massif des Écrins, à dormir sous tentes et ne faire plus que de la montagne, randonnées, escalade et glacier. Nous étions aux anges. Ce fut sans doute les meilleurs quinze jours de toute l’année.
Cela débuta par un départ de nuit aux alentours du 27 juin. Les camions de la section nous débarquèrent à Serre-Chevalier à minuit, pour entreprendre notre première ascension. Nous devions atteindre les neiges éternelles par la Brêche du Monétier culminant à 3 345 mètres d’altitude avant le lever du soleil pour basculer de l’autre côté, avant que l’astre flamboyant ne fasse fondre la neige.
La montée fut longue, mais nous étions tellement heureux de nous retrouver dehors sur les sentiers de montagne que la marche s’effectua dans la joie et la bonne humeur. Fini les gardes ennuyeuses, à nous les belles échappées !
Sur les premiers cent mètres nous n’y voyions rien. Nous devinions seulement le paysage autour de nous, plus que nous ne le distinguions, avec ses étages caractéristiques. En bas les prés d’un vert foncé disputaient l’espace aux forêts de feuillus, remplacés par les résineux à l’attaque des premières pentes. Juste au-dessus c’était le royaume des prairies qui commençait, d’abord celles couvertes de fleurs, où l’on pouvait trouver le génépi aux abords des deux mille mètres. La végétation diminuait peu à peu pour ne plus laisser pousser que des touffes d’herbes éparses au milieu des tapis de gentiane. Le terrain se parsemait de plus en plus de cailloux, puis la végétation disparaissait pour faire place aux gros blocs de rochers et aux nombreux pierriers. Enfin, tout en haut, régnaient les glaciers et les neiges éternelles entassées sur des corniches menaçantes, formant de fragiles ponts de neige en équilibre précaire ou alimentant les séracs.
Nous grimpions comme toujours d’une foulée égale, montant lentement dans la nuit nous étreignant. Cette ascension nocturne était un enchantement. Nous nous laissions pénétrer par les sensations diverses se déversant sur nous, dans un grand silence, nous imprégnant des délices de la montagne. Au loin un oiseau de nuit poussa sa plainte lugubre, comme pour saluer notre passage. Nos yeux peu à peu s’habituaient à l’obscurité, et nous apercevions au-dessus de nos têtes la silhouette des monts qui dominaient de toute leur dimension inhumaine, se confondant avec le clair-obscur du ciel.
Passé l’étage des derniers arbres, le rideau de la nuit commença à s’ouvrir pour dévoiler un peu de ses paysages encore dans l’ombre. La lutte entre nuit et jour sembla durer une éternité, aucun des deux ne se décidant à céder. Nous demeurâmes encore longtemps environnés d’obscurité, pourtant l’encre de la nuit se diluait insensiblement. Le ciel pâlissait et les étoiles s’éteignaient une à une.
Il nous fallut encore gravir un gros morceau avant que le ciel ne s’éclaircisse vraiment, au point de pouvoir qualifier de matinée naissante.
Nous atteignîmes les premières neiges au lever du soleil. Nous fîmes une halte pour nous restaurer et boire un peu, en admirant le paysage qui s’étendait déjà à nos pieds. Nous étions sous le charme. Nous étions sur une corniche enneigée, au-dessus du vide, avec une vue des deux côté de la chaîne que nous nous apprêtions à franchir, sur la vallée du Lautaret et sur le massif des Écrins, où nous comptions basculer. Nous avions interdiction de nous approcher du bord, le sol n’étant pas suffisamment solide pour supporter notre poids.
Une fois les estomacs légèrement remplis, nous reprîmes notre marche dans la neige. Elle était collante et nous devions régulièrement frapper nos chaussures de brefs coups de piolet pour en détacher les plaques. Nous terminâmes l’ascension du premier sommet dans un silence quasi-religieux. Nous avions très bien marché et du coup, pour nous récompenser, nous pûmes entreprendre l’ascension d’un second sommet, avant de redescendre sur l’autre versant par le Glacier Blanc.
Nous étions sur un névé s’étirant longuement en pente douce. Nous plantâmes les talons dans la pente et, appuyés sur nos piolets pour garder l’équilibre, le capitaine nous expliqua la suite du parcours, face au vide. Nous allions descendre en ramasse.
Notre chef de section donna l’ordre du départ et nous nous élançâmes sur la pente. Nous courions comme des gosses sur les névés, nous laissant glisser accroupis sur la neige, filant en ramasse, nous aidant simplement de nos piolets pour garder l’équilibre et freiner de temps à autres, mais le moins possible. Puis la descente se poursuivait, nous laissant emporter par la vitesse, franchissant d’un coup la longue langue neigeuse, sans nous arrêter, pour nous retrouver sur les gros blocs de rochers.
Devant nous s’étendaient les champs de pierres de la moraine du Glacier Blanc. Au milieu des gros blocs, confondu dans la caillasse, se détachait à peine le refuge, formant une simple tâche un peu plus claire.
Bondissant de rochers en rochers, avec une agilité extrême, nous rejoignîmes la piste. Nous vérifiâmes nos tenues, puis nous dévalâmes le chemin caillouteux à toute allure, en file indienne, jusqu’au Pré de Madame Carl, où nous avions notre campement. Nous croisions au passage les files de touristes qui montaient jusqu’au glacier, s’écartant pour nous laisser passer.

Le chef de compagnie qui nous accompagnait sur cette première sortie, et qui partagera également les suivantes, nous félicita. Il nous avoua avoir tenu un pari avec le QG, comme quoi nous gravirions dès notre premier jour plus de 1 500 mètres de dénivelé. Nous en avions monté 1 900.
Ensuite, chaque jour les paris reprendraient, ceux du QG élevant la barre à franchir, rajoutant chaque fois quelques centaines de mètres de plus. Défi que nos deux capitaines relevaient avec gourmandise, comme s’il s’était agi d’un gros gâteau à la crème. Et nous, nous nous laissions entraîner dans ces paris, accomplissant la tâche sans rechigner.
Ainsi dès le lendemain, nous attaquions les pentes des Agneaux.