Le Songe du Berger – Tome 3 (extrait)

Le Diablotin

La nuit suivante, lorsque je rouvris les yeux, un vaste palais aux colonnades faites de faisceaux de lumière se dressait devant moi. Sans l’ombre d’une hésitation, lentement, je gravis l’escalier, tel un roi en exil revenant en son royaume.

J’étais en train d’enjamber les marches d’une longue foulée, lorsque mon pied rencontra quelque chose et je trébuchai. Je me relevai prestement. J’examinai ce qui avait pu me faire tomber, mais il n’y avait rien autour de moi, aucun corps dans les escaliers qui ait pu me faire obstacle. Toutes les marches étaient régulières et bien polies, sans aucune aspérité. La seule chose qui ne semblait pas avoir sa raison d’être là était un miroir de la taille d’un homme posé sur les marches que je n’avais pas remarqué en passant. Je m’en étonnai et je m’approchai. Il renvoya mon image, mais une image déformée. En fait, je pouvais me reconnaître, c’était moi mais affublé d’un costume de carnaval, un costume de bouffon. Chose encore plus étrange, lorsque j’effectuai un mouvement, je pus entendre mon double reproduire le même geste, faisant tinter ses grelots.

Je fis une grimace de surprise et mon reflet me renvoya un sourire. J’écarquillai les yeux et il éclata franchement de rire. J’étais de plus en plus intrigué. Je touchai la surface de la glace : rien d’anormal ne m’apparut. Je penchai la tête de côté pour regarder derrière le miroir et la tête de mon reflet dépassa du cadre. Je sursautai de surprise.

Alors, l’image se détacha de la glace et un diablotin malicieux fit son apparition en sautillant. Il était tout joyeux, comme un gosse qui vient de faire une farce qui a marché. Enfin, il se calma, fit un bond prodigieux en haut des marches et s’assit.

« Où vas-tu comme ça ? Tu es pressé ? Allons, viens t’asseoir un instant auprès de moi, et discutons ! Je suis sûr que tu as beaucoup de choses à m’apprendre. »

Sa main tapota la marche en une invitation à venir m’asseoir. Je m’approchai docilement, acceptant sans réticence sa proposition.

« Qui es-tu ? demandai-je. Es-tu le gardien de ces escaliers, ou quelque chose comme cela ? »

« Non, absolument pas. C’est la première fois que je viens par ici. Je ne garde rien du tout. Et toi, qui es-tu et où vas-tu ? »

« J’avoue que je n’en sais rien ! » lui répondis-je.

Son visage était amical. Il semblait agité, ne pouvant pas tenir en place, et en même temps une grande sérénité se dégageait de sa personne.

« Hum, comme tu m’es sympathique je vais te révéler un secret. Mais il ne faudra pas le répéter. »

Je ne promis rien. J’attendais la suite.

« La nuit dernière j’ai rêvé que j’étais un ver, rampant, ondulant sur le sol, s’enfouissant avec délice dans la terre. Mais à présent que je suis réveillé, perdu au milieu de toutes mes pensées, je me demande si j’ai bien rêvé que j’étais un ver de terre ou bien si je suis réellement un ver qui est en train de rêver ce que je suis là ?

Pourrais-tu m’aider à résoudre cette énigme pour moi, parce que je n’y arrive pas ? »

« Je crois qu’il faut considérer tout ce qu’on fait et tout ce qu’on pense de la même façon que les images vues en rêves. »

« Hum ! Oui, je pense que c’est une très bonne résolution. Hein ? Et toi, comment le vis-tu ? Est-ce que tu l’appliques ?… ah ah ah. »

Je ne compris pas bien sa blague. Je crois qu’il me demandait si je mettais en pratique ce que j’insinuais ou si ce n’était que des paroles en l’air. Mais il ne me laissa pas le temps de réfléchir et enchaîna.

« Mais dis-moi, tu as tout l’air de quelqu’un qui vient de faire un long voyage. Je me trompe ? »

« Non, effectivement, je viens de traverser de nombreuses épreuves. »

« Et tu as réussi ces épreuves ? »

« Oui, sinon je ne serais pas là ! »

« Ah ! Parce qu’on y gagne quelque chose ? Il y a des lots ? C’est comme un jeu TV ! Et c’est une récompense d’être là ? J’ai donc dû gagner moi aussi, mais je ne savais pas qu’on jouait ! »

« Non, ce n’est pas un jeu ! Et tout le monde n’est pas obligé de passer des épreuves pour être là, bien que je ne sache pas ce qui t’y amène ! »

« Cela t’a-t-il apporté quelque chose ? »

J’étais surpris par la franchise et l’indiscrétion de ses questions. Sans détour, sans enrobage, sans s’encombrer de fioritures, il allait droit au but, même si on ne se connaissait pas. Peut-être était-il tout simplement naïf.

« Plutôt. Je crois que je ne suis plus le même ! »

« Ah bon, moi je ne trouve pas ! »

« Et qu’en sais-tu ? Nous ne nous connaissons pas. C’est la première fois que nous nous rencontrons ! »

« Hé hé, qui sait ? Peut-être que je peux lire tout ça dans ton cœur. Tes pensées s’échappent de ta tête avec fracas et à gros bouillonnements. »

Quelque chose claqua tout contre mon oreille, et un bruit d’eau bouillant dans une marmite se fit entendre. Je sursautai une nouvelle fois.

« Je lis dans ton esprit comme dans un livre ouvert. J’y vois clairement quelles sont tes interrogations, les questionnements qui te perturbent encore et te font marcher. Je vois quel est ton problème. »

« Et quel est mon problème ? »

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Le Songe du Berger Tome 2 : De l’Autre Côté…

Solitude

J’avais l’impression que cette dernière nuit avait duré une éternité. Pourtant, dehors, le jour venait à peine de se lever.

Les nuages s’étaient clairsemés. Ils disparurent tandis que le soleil apparaissait entre les cimes montagneuses, inondant les champs de pourpre et d’or. Il effaça de ses rayons chaleureux les dernières traces de l’averse nocturne.

Le chant des cigales avait reconquis l’espace.

Je rassemblai le troupeau. Après avoir vérifié que la tempête n’avait pas causé de dégâts parmi les bêtes, nous quittâmes le refuge pour remonter vers les hauts pâturages. Je choisis un nouvel endroit où abandonner les animaux à leurs occupations quotidiennes.

Je m’installai sur un rocher et sortis de ma sacoche un carnet et un crayon. J’avais l’intention de retranscrire du mieux que je pourrais, par des croquis, tout ce que je venais de vivre en songe. Vaste entreprise, qui ne fut guère concluante tant il m’était impossible de rendre la chose d’un simple coup de crayon. Je poursuivis donc mes dessins en croquant quelques paysages.

Mes œuvres ne furent interrompues que le temps de me sustenter et de changer de place. Je descendis en début d’après-midi de mon rocher désormais en plein soleil, pour me mettre à couvert sous le feuillage d’un petit bosquet d’arbustes.

En fin de journée, je rangeai mon carnet, afin de me mettre à mon étude musicale.

Le soir arriva rapidement. Le ciel était clair. Tout souvenir de l’orage avait définitivement disparu. Je partageai, comme à l’accoutumé, mon dîner avec le chien. Je constatai par la même occasion que les provisions s’amenuisaient. Il me restait tout juste de quoi tenir deux ou trois jours. Ma tante enverrait sans doute quelqu’un m’apporter de quoi les reconstituer d’ici peu. À moins que mon cousin ne revienne entre temps.

La nuit s’installa tranquillement. Le ciel s’illumina, piqueté de milliards de petits points lumineux. Le silence recouvrit cette partie terrestre. Je profitai de l’occasion pour faire le point sur ces derniers jours.