Magie Noire : les sens de la vie

Thriller fantastique se déroulant dans Paris, « Magie Noire » relate l’histoire d’un médium qui tente de s’emparer de l’esprit gens, en passant par leurs rêves. Il cherche à posséder un esprit puissant, qu’il trouve en la personne d’un professeur de philosophie. Cependant celui-ci s’avère, sans que lui-même ne le sache, très intuitif et fait échouer les projets du médium. Le combat entre les deux êtres, le professeur d’un côté et le médium de l’autre accompagné de ses acolytes « involontaires », se termine en une course poursuite à travers les coulisses d’un théâtre, dans une lutte psychique acharnée. La police arrive sur les lieux du drame quand tout est fini, mais l’enquête qu’elle entame s’avère des plus compliquées. Le professeur de philo est le seul témoin « lucide » des événements, et elle doit se contenter de ses explications rocambolesques. Tandis que les victimes du médium sont soignées par les médecins, le professeur de philo se lance sur les traces du médium, reprenant à son compte ses recherches, espérant comprendre ce qui est arrivé et découvrir un moyen d’aider les malades, surtout une jeune femme dont il est tombé désespérément amoureux. Mais où tout cela le mènera-t-il ? Il n’en sait rien, s’aventurant sur un sentier mystérieux parsemé d’obstacles, allant de surprises en surprises. Il devra remettre en question tout son système de pensée, revoir ses motivations pour pouvoir avancer, dangereusement…

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Magie Noire : les sens de la vie

Prologue :

LAMBEAUX DE SCENE

Un homme à la trentaine déjà bien entamée pénètre et se perd dans la foule. De taille moyenne, assez mince, il n’a pas de mal pour disparaître dans la cohue qui attend comme lui l’ouverture des guichets.

Il fait la queue devant les grandes portes du théâtre pour acheter son ticket, arborant un vieux pardessus élimé aux manches. Comme lui, le manteau paraît usé. C’est vrai qu’il ne le quitte jamais. Ils font un peu plus vieux que leur âge. C’est peut-être le visage mal rasé ou les cheveux en bataille, mi-longs, coupés en brosse et jamais coiffés, lui donnant toujours l’air de descendre d’une décapotable après une folle chevauchée, qui le vieillissent. A moins que ce ne soit les petites lunettes rondes qui lui prêtent cet air si sérieux, si grave et si léger tout à la fois, de savant fou.

Il passe les lourdes portes au bois verni, et se retrouve emporté par la foule à travers les longs couloirs du théâtre aux murs tapissés de pourpre. Il parvient à s’esquiver du flot pour atterrir esseulé devant une porte qui semble abandonnée des autres gens. Il pousse le battant, encore plus débraillé qu’à l’ordinaire, par la ruée passée, et se retrouve sur un balcon vide au centre de l’immense pièce.

Sous le balcon, la foule fourmille dans tous les sens.

Il ôte son pardessus qu’il pose négligemment en boule sur le siège de velours rouge voisin de celui sur lequel il s’assoit. Il laisse apparaître, à présent, des habits un peu plus à la mode que le vieux pardessus : un pantalon à pinces noir ample et une chemise bariolée, aux couleurs vives, fermée jusqu’au col.

Il paraît un peu absent, l’air distrait de celui qui donne l’impression de toujours débarquer au dernier moment. Et de son regard perdu dans le vague, il fixe le grand rideau couleur de sang aux extrémités d’or, qui dissimule encore la scène.

Il attend calmement que celui-ci s’ouvre, avec son air rêveur pour seule compagnie, les longs doigts reposés ouverts sur les genoux.

Soudain les lumières vacillent et la salle est plongée dans l’obscurité, mettant fin du même coup au brouhaha qui s’élevait du public : tous les visages sont tendus ; le souffle coupé ; la respiration retenue.

Trois coups sont frappés et le rideau, tel deux ailes de feu, frémit et s’étire brusquement, laissant jaillir une lumière aveuglante, en même temps que s’envolent les applaudissements assourdissants.

Le rideau s’est levé, dissipant la mesure du pouls de la foule.

Et tandis que la clameur faiblit, la lumière baisse progressivement d’intensité, pour finalement laisser la place à une lueur rougeoyante. A présent tout est silencieux, et dans une ambiance brassée d’attente la scène baignée dans la faible lumière rouge est prête à déclencher l’imagination.

Depuis son balcon, comme assis et méditant sur un parterre fleuri, l’homme attend, suspendu à la scène où rien ne bouge, tel un être dans l’expectative, abasourdi par la solitude silencieuse.

Le spectacle en attente dans ses yeux peut commencer.

Un peu plus bas, dans les rangées, un autre regard se perd dans l’étrange lumière. Et soudain, il voit apparaître un doigt sur la scène.

Le teint blafard, la mine triste, le doigt entame son monologue bizarre, dans des incantations de remords, pourvoyant l’attention.

« Je suis un doigt !

Je suis le Maître du Toucher. C’est moi qui reconnais les formes, les contours et les angles des choses.

Je suis le recours indispensable à l’aveugle, sans lequel il ne serait plus rien. Encore plus diminué dans sa demi-existence.

Je suis le doigt par lequel on touche les choses et les êtres pour reconnaître, mais aussi pour aimer, pour caresser les formes qui nous sont chères. Je suis le doigt qui caresse la main d’Ophélias.

Mais je me désespère.

Et comment ? !

Un doigt, seul, ne peut rien !

Un doigt, sans une bouche pour goûter, n’est rien !

Si le doigt peut sentir les formes, les reconnaître ou les découvrir, comment peut-il faire sans la bouche pour connaître leur véritable saveur ?

Je suis malheureux. Je ne suis rien. Et je ne sais pas quoi faire.

Que vais-je devenir, tout seul ? » 

Et tandis que le doigt en se lamentant s’éclipse, la lumière se teinte de rose.

D’autres yeux qui regardent la même scène voient avancer à présent sur l’autel des sacrifices du talent une bouche, l’air toujours aussi tragique, la même tristesse que précédemment.

La bouche s’avance dans une grimace pour donner la réplique au doigt.

« Je suis une bouche !

Je suis Maîtresse des Goûts. C’est moi qui reconnais les saveurs, les délicatesses, mais aussi les aigreurs des choses, des aliments, de la vie.

Je suis l’indispensable aux amoureux qui s’embrassent, sans laquelle ils ne seraient plus rien, sans pouvoir partager, communiquer et démontrer leur amour par des baisers.

Je suis la bouche par laquelle on goûte, renfermant le palais et la langue, mais je suis aussi la bouche par laquelle les mots sortent pour communiquer, s’exprimer, donner un avis, pour parler tout simplement, s’extérioriser, pour faire entendre le son de la voix.

Mais je me désespère.

Et comment, si je le puis ? !

Une bouche, seule, ne peut rien !

Une bouche, sans nez pour sentir, n’est rien finalement !

Si la bouche peut goûter et exprimer des pensées, des sensations, comment peut-elle faire sans le nez pour reconnaître les bonnes choses, les bons aliments ? Comment faire pour reconnaître le poison avant de le goûter s’il n’y a pas le nez pour le sentir ?

Aussi suis-je malheureuse. Je ne suis rien, et je ne sais pas quoi faire.

Que puis-je faire, seule ? »

La bouche se retire dans une grimace éloquente.

La lumière de scène jaunit, et un nez, d’un air tout aussi maussade, approche dans une autre démarche provisoire, pour faire entendre son audition, sous le regard attentif d’une spectatrice silencieuse, enfouie dans son siège.

« Je suis un nez !

Je suis Maître des Odeurs. C’est moi qui reconnais les senteurs et les baumes et les effluves des choses et des êtres.

Je suis le nécessaire aux adeptes des bois et des champs, des rêveurs, ceux qui se perdent dans la nature à la recherche de sensations odorantes, d’inspirations musquées ou de champignons, ou dans un vieux grenier, faisant naître les souvenirs à la reconnaissance d’odeurs qui font jaillir tout un flot de sentiments du temps jadis, faisant revivre les heures d’antan, oubliées, disparues, que l’on reconnaît au hasard des détours.

Je suis le nez par lequel on hume l’air, on sent la fleur, la miellée des parfums, les choses et les êtres embaumés, par lequel on reconnaît ceux que l’on aime ou que l’on a aimé, mais aussi par lequel on respire l’oxygène sans lequel on ne pourrait pas vivre.

Mais je me désespère.

Et comment pourrais-je faire autrement ? !

Un nez, seul, ne peut rien !

Un nez, sans œil pour voir, n’est rien !

Si le nez peut sentir les choses et les êtres, les reconnaître ou les découvrir à leur odeur, il n’a pas idée des distances, des formes, des grandeurs de ceux-ci.

C’est pourquoi je suis malheureux. Je ne suis rien. Et je ne peux rien faire.

Que dois-je faire seul ? »

Dans la foule attentive, un regard passionné aperçoit un œil s’avançant sur les planches, sous la lumière verte des projecteurs qui balaient la scène, pour réciter les triades lustrées.

« Je suis un œil !

Je suis le Maître de la Vue. C’est moi qui détermine les distances nous séparant des choses et des êtres, les apparences qu’ils prennent, selon mon bon vouloir.

Je suis l’inséparable des voyageurs par lequel ils peuvent contempler les paysages qu’il décrit au cerveau. C’est moi qui reconnais aussi les couleurs, les teintes et les nuances. C’est moi qui donne de l’importance aux apparences.

Mais je me désespère.

Et il y a de quoi, non ? !

Un œil, seul, ne peut rien !

Un œil, sans oreille pour entendre, n’est rien !

Si l’œil peut voir les choses et définir les distances, mettre du relief, comment peut-il faire sans entendre les sons, pour reconnaître la vérité du mensonge, s’il ne voit que les apparences si souvent trompeuses ? S’il ne peut entendre les sons indispensables pour vérifier les distances que perçoit l’œil et entendre tout ce qui ne se voit pas, tout ce qui se cache ?

Aussi je suis également malheureux car je ne suis rien. Et que puis-je faire ?

Que vais-je devenir, seul ? »

Alors qu’il se retire, une larme au bord de sa paupière, et que la lumière vire au violet, une oreille entre en scène et commence à réciter le monologue tragique, au risque de déclencher les applaudissements de ce spectateur qui fixe l’écho mouvant.

« Je suis une oreille !

Je suis la Maîtresse de l’Ouïe. C’est moi qui reconnais le son des voix, les vibrations des êtres et des choses, des déplacements, des mots qu’on dit.

Je suis l’inconditionnel, l’instrument premier du musicien sans laquelle il ne serait plus rien. Sans laquelle il ne pourrait plus composer, écouter et vivre la musique, l’aimer, se faire aimer.

Je suis l’oreille par laquelle on écoute et on entend les choses et les êtres nous parler, mais aussi par laquelle on s’entend vivre, et par laquelle on peut écouter le silence des autres.

Mais je me désespère tout autant.

Car comment ne pas se désespérer ? !

Une oreille, seule, ne peut rien !

Une oreille, sans doigt pour toucher, pour éprouver les sensations perçues, n’est rien !

Si l’oreille ne perçoit que des vibrations et ne peut pas les toucher pour se les représenter, tout ne serait plus que son, sans forme. Et si l’oreille peut entendre les sons et les vibrations, les reconnaître ou les découvrir, elle ne peut rien sans le doigt pour apprécier la texture des choses dont ils émanent, pour reconnaître les distances, les formes, les emplacements, les combinaisons que prennent ces choses ou les êtres.

Cela me rend malheureuse. Et je me rends compte que je ne suis rien finalement. Et maintenant, que puis-je faire ?

Que puis-je espérer devenir ainsi, toute seule ? »

Et l’oreille s’éloigne, se lamentant misérablement sur son sort, tandis que la lumière s’éteint tout doucement.

L’homme à son balcon, les yeux rivés sur la scène, regarde avec attention la pièce étrange qui se déroule dans le petit théâtre. Il comprend alors qu’il manque quelque chose à tous ces éléments. Quelque chose qui puisse les réunir. Un corps. Celui qui n’est rien, mais par qui tout est possible.

Sans lui, tous ces personnages représentant œil, bouche, nez, doigt et oreille demeurent inutiles, incertains.

La scène qui était plongée dans l’obscurité s’illumine à nouveau, d’une lueur bleutée.

De cette lumière jaillit une ombre : c’est l’arlequin au mascara étalé sur un visage effacé, s’avançant au travers de la lueur de l’obscurité. Il est affublé d’un costume bigarré, auréolé d’une clarté orange. Il s’apprête à jouer la comédie sur la scène de la vie.

Il promène avec lui un arc-en-ciel qui disperse ses couleurs alentour.

Et le trépignant marchand de fausses impressions, au sens inconnu, que l’on ne reconnaît plus, apparaît égouttant l’ombre de la lumière.

Les formes sont vagues et les couleurs éclatantes de pureté, mais ses mains restent invisibles.

Soudain, le cri s’élève pour plaider sa juste cause.

Esclave des réflexes conditionnés au ring onéreux de l’art, il abandonne la relique. Les phrases s’épanchent dans un vocabulaire aux accents apocalyptiques. Les adjectifs s’enveniment, les verbes saignent, mais la diction reste modérée.

Il exhorte la souffrance. Il doute.

Mais la souffrance n’existe pas. Elle n’est que pure, voire impure, invention de l’esprit.

Alors il maudit toutes les illusions trompeuses et moqueuses qui demeurent impassibles, sans égard pour le gibier pris au piège

Il essaie de maintenir le monologue, d’aller jusqu’au bout de la réplique. C’est le dernier acte.

Mais il n’en peut plus.

Il doute toujours.

Il cherche désespérément dans toutes les directions. Mais il ne voit rien, il ne sent rien.

Puis il s’assoit en tailleur sur la scène, pose un coude sur son genou et appuie le front contre son moignon de poing pour réfléchir. Tel le « Penseur » il a trouvé la position, mais il cherche toujours La solution. Il manque quelque chose ! Non, il a trop pensé. Il doit arrêter.

Et il reste ainsi, sans bouger, comme figé dans la lumière de la scène.

Tout à coup il relève la tête et part d’un éclat de rire. Le rire fuse et se répand dans l’air, brisant toutes les constructions, les formes géométriques qu’il avait créées auparavant. Il rit. Il rit de lui-même, de sa bêtise… bien sûr… c’était si simple… et il avait tout compliqué.

Alors il se relève, son visage émerge lentement, prenant forme, les traits apparaissent vaguement. Mais au dernier moment, il secoue la tête et les haillons de lumière qu’il contenait dans ses cheveux se dispersent en embruns. Le théâtre se remplit de milliers d’étoiles qui grossissent démesurément en s’échappant de sa tête, envahissant tout l’espace devenu de plus en plus restreint.

Et tandis que les étoiles finissent par se joindre les unes aux autres, elles se muent en une seule et unique lumière éblouissante, qui engloutit le théâtre, ne laissant plus qu’une tache blanche aveuglante, éclatante de pureté, imprégnant tout.