L’OUBLIÉ DES DIEUX LIVRE 2  » Dans les Fondrières de la Mémoire  » Tome 2 NOCTURNALE DANS LES ÎLES

L’enfant se souvient. Il grandit et se souvient. Au fur et à mesure que son corps se développe, que son cerveau se forme, les souvenirs affluent. Il voit des images qu’il est incapable d’expliquer. Les bribes d’une vie qui n’a rien à voir avec ce qui l’entoure, ce qu’il vit dans ce tout petit corps chétif et maladif.
Et ses nuits sont peuplées de cauchemars. C’est un nourrisson geignard qui dérange tout le monde. La nuit, il réveille ceux qui dorment de ses cris déchirants. Au point que sa mère doit se décider à le faire coucher à l’écart, loin des autres. Il est faible. Et aux yeux des autres, c’est un trouillard qui a peur de tout. Du noir, de son ombre… Mais lui ne sait pas. Pas encore. Il est trop petit. Il faudra qu’il attende que quelques années aient passé. Que son esprit se soit rempli suffisamment de toutes ces images insolites. Et que son cerveau soit assez développé pour qu’il puisse commencer à décortiquer les impressions qu’il reçoit et à comprendre ce qui lui arrive. S’il parvient à survivre jusque-là…
Et la douleur de l’absence des bras maternels pour le protéger et le bercer se mêle à celle des visions qui le hantent.
Il se souvient. La solitude. Le noir absolu. Pour seule compagnie. Il aurait dû mourir. Alors, où est-il ? Qui est-il ? Il ne se souvient que de la douleur. Une longue agonie. Une éternité de douleur. Une chute interminable. Puis le néant…
Plus aucune sensation. Et enfin, la libération des ténèbres. Et il s’est réveillé… mais sans compréhension. Ses yeux se sont ouverts sur un nouvel univers, dans le froid glacial de l’extérieur. Et les images ont commencé à arriver.
Il a d’abord subit les premières vagues de souvenirs, comme des images venues d’un ailleurs lointain, ne sachant pas à qui elles appartenaient. Et d’année en année, les souvenirs continuèrent à affluer tout doucement, comme les eaux lentes et troubles d’un fleuve capricieux.
Et il a compris. Il était mort. Et il s’est réincarné dans un nouveau corps. Il a traversé le Royaume des morts, mais sans conserver aucun souvenir de cet au-delà, cet Autre-Monde. Il n’en a gardé que des sensations diffuses et confuses, qui s’estompent avec le temps.
Étranges sensations… sentiment d’être LUI dans le corps d’un AUTRE… à moins qu’il ne soit lui… se remémorant les souvenirs d’un autre… il ne sait pas… il ne sait plus… confusion… malaise indéfinissable… incompréhension… insoupçonnable… sentiments impénétrables… il ne sait plus qui il est… l’autre… ou lui-même… un autre lui-même…
Et ce corps trop étroit, trop étriqué, qu’il porte comme un vêtement qui lui sied mal. Il se sent comprimé, enfermé, emprisonné dans cet habitacle de chair, de sang et d’os qui ne lui va pas. Qu’il porte avec maladresse.
Et puis, alors qu’il pense qu’il rêve, qu’il « cauchemardise », il voit son reflet dans le miroir des eaux. Et il sait que tout ceci n’est pas un songe. Une illusion. Il porte toujours la MARQUE. Sur son front, la cicatrice de sa malédiction, de son bannissement est toujours incrustée dans sa chair. Elle n’a plus la lisibilité d’avant, les contours clairement dessinés comme… autrefois… comme dans cette autre vie… mais elle est là, bien présente… sous forme d’une tache de naissance.
Qui est-il donc ? Que lui arrive-t-il ?
Il n’est qu’un autre enfant… un gosse mutilé de son passé. Tout en lui l’écœure, le dégoûte. Jusque dans ses moindres cellules. Ses membres trop courts, ses doigts malhabiles, sa tête affreuse avec son crâne rasé, son nez écrasé, empâté, sa bouche… sa poitrine glabre, frêle et infectieuse… et sa cervelle.
Il a honte de ce qu’il est. De sa faiblesse. De ce corps horrible et disgracieux. De son état maladif, de son insanité…
Et ses souvenirs qui le torturent. Qui le tourmentent.
Mais toutes ces images, toutes ces sensations, il ne peut les partager avec personne. Il ne peut en parler avec les autres. D’abord parce qu’il ne les comprend pas, il ne sait pas les interpréter, comment les exprimer, puis parce que personne ne l’écoute. Il est tenu à l’écart. Il n’est qu’un « Kaoul », faible de surcroît. Toujours malade. Il n’intéresse personne.

L’enfant grandit dans son nouveau foyer, des images plein la tête, des images qui se mélangent et se confondent entre rêve et réalité, et les souvenirs.
A cinq ans, il commence à pouvoir trier et interpréter ces images surgies du plus profond de lui. Et à sept ans, il en a saisi tous les aboutissements et les conséquences. L’horrible signification de ses cauchemars. Il est différent des autres enfants. Il connaît des choses que les autres ignorent. Mais plutôt que de lui servir à être admiré, béni des autres et profitable à la Communauté, on l’exclut. Il est regardé comme un monstre et rejeté.
Il tente de survivre du mieux qu’il peut au milieu de l’indifférence générale. Personne ne le comprend. Personne ne cherche à le comprendre. Personne ne sait les maux qui le rongent. Et chaque matin, et chaque soir, il baigne de ses pleurs sa solitude interminable. L’écho d’un tourment insoupçonné déchire son cœur juvénile. Et noyé de larmes acides, il aura pleuré en ses premières années bien plus que n’importe quel autre enfant.
Mais à présent, toutes ses larmes ont séché sur son cœur brûlant. Désormais il ne peut plus pleurer. Mais s’il ne porte plus en lui le goût des larmes, il n’est pas pour autant guéri de ses peines. Il s’est juste un peu fortifié. Il a eu le temps d’apprendre que toutes les eaux versées n’empliront jamais le trou qu’il a au cœur. Le cœur de l’homme est comme un puits sans fond où disparaît tout ce qui y entre. Et le vide recommence toujours.
Il a bien tenté de trouver le réconfort dans le giron de sa mère. De lui parler de ses peines et ses chagrins, ses cauchemars et toutes ces images qui emplissent sa vision, mais celle-ci l’a rejeté comme les autres, pour s’occuper exclusivement de sa sœur.
Quant à son père, il ne le connaît pas. Pour les gens de cette tribu, les femmes enfantent seules. L’être est conçu par la volonté de la déesse, qui choisit les âmes à venir et place l’embryon dans le ventre de la mère, sans qu’il n’y ait la moindre intervention masculine. C’est pourquoi aucun enfant n’a de père. Les hommes ont une fonction et une place insignifiante dans cette société. Ils sont tout juste bons à seconder les femmes dans les tâches les plus ingrates et les plus pénibles. Et les plus impures. Les femmes sont les élues de la déesse-mère.
Les hommes sont impurs, inutiles, dispensables. Ils sont aux ordres des femmes, soumis à leurs plaisirs et à leur bon vouloir. Les hommes ne sont que des brutes épaisses, des bêtes avilissantes. Tandis que les femmes sont belles, intelligentes et délicates.
Seules les femmes sont capables de semer des graines, avec l’aide et la bénédiction de la déesse. C’est pourquoi elles seules détiennent tous les pouvoirs de la communauté, comme de la vie. Elles sont les représentantes de la Mère divine sur Terre. Elles sont faites à son image. Elles seules ont la faculté de faire germer une graine dans la terre. Le ventre de la femme est à l’image de la terre, porteur de vie. D’ailleurs, les rares connaissances agraires sont détenues par les femmes. Elles ont le privilège de travailler la terre et nourrir la tribu. Comme elles seules allaitent le nourrisson. L’homme n’a pas le droit de toucher à cette terre sacrée, tout juste de la fouler aux endroits où les femmes le leur autorisent, sur les chemins et sur les plages de sable et de galets, là où rien ne pousse. Et de pêcher. Ils ont encore moins le droit de toucher les graines à planter, de peur de transmettre leur impureté.
Ils ont par contre le devoir de travailler la pierre et les rochers. La déesse a eu la bonté dans sa miséricorde de leur accorder la force. Ce sont eux qui sont chargés d’entretenir les carrières de pierres. D’extraire le matériaux qui servira à édifier les statues à la splendeur des demi-dieux. Ces étrangers venus du soleil levant pour leur apporter la culture et leur savoir. C’est l’unique raison pour laquelle seuls les mâles costauds, musclés et solides intéressent la Communauté. Les autres, les rachitiques, les êtres faibles sont des rebuts, des déchets, des parias de la société, qu’on ignore et délaisse. C’est tout juste si on ne les tue pas, pour avoir une bouche de moins à nourrir. Ils sont pire que des Kaoul, des impurs, ce sont des Kaout, des parasites.
Les gens de sa tribu ignorent le lien entre l’acte sexuel et la procréation, d’où la domination féminine. D’ailleurs l’enfant s’interroge là-dessus. Comment font-ils pour avoir des enfants, s’ils ne savent pas comment cela se passe ? Il n’a encore jamais assisté à un accouplement entre les membres de la Communauté.

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Le 15.9

Le 15.9

Le Camp d’Été
(Randonnées en Montagne)

Le mois de juin se terminait. Valdo et Thomy rentrèrent avec tout plein d’histoires dans leur musette à nous raconter, et des affaires achetées à bas prix aux divers corps d’armées étrangères côtoyés sur place. Une nouvelle période allait s’ouvrir. Enfin, le camp d’été allait démarrer.
La montagne avait retrouvé ses couleurs. La faune et la flore s’épanouissaient.
Nous partîmes pour quinze jours dans le massif des Écrins, à dormir sous tentes et ne faire plus que de la montagne, randonnées, escalade et glacier. Nous étions aux anges. Ce fut sans doute les meilleurs quinze jours de toute l’année.
Cela débuta par un départ de nuit aux alentours du 27 juin. Les camions de la section nous débarquèrent à Serre-Chevalier à minuit, pour entreprendre notre première ascension. Nous devions atteindre les neiges éternelles par la Brêche du Monétier culminant à 3 345 mètres d’altitude avant le lever du soleil pour basculer de l’autre côté, avant que l’astre flamboyant ne fasse fondre la neige.
La montée fut longue, mais nous étions tellement heureux de nous retrouver dehors sur les sentiers de montagne que la marche s’effectua dans la joie et la bonne humeur. Fini les gardes ennuyeuses, à nous les belles échappées !
Sur les premiers cent mètres nous n’y voyions rien. Nous devinions seulement le paysage autour de nous, plus que nous ne le distinguions, avec ses étages caractéristiques. En bas les prés d’un vert foncé disputaient l’espace aux forêts de feuillus, remplacés par les résineux à l’attaque des premières pentes. Juste au-dessus c’était le royaume des prairies qui commençait, d’abord celles couvertes de fleurs, où l’on pouvait trouver le génépi aux abords des deux mille mètres. La végétation diminuait peu à peu pour ne plus laisser pousser que des touffes d’herbes éparses au milieu des tapis de gentiane. Le terrain se parsemait de plus en plus de cailloux, puis la végétation disparaissait pour faire place aux gros blocs de rochers et aux nombreux pierriers. Enfin, tout en haut, régnaient les glaciers et les neiges éternelles entassées sur des corniches menaçantes, formant de fragiles ponts de neige en équilibre précaire ou alimentant les séracs.
Nous grimpions comme toujours d’une foulée égale, montant lentement dans la nuit nous étreignant. Cette ascension nocturne était un enchantement. Nous nous laissions pénétrer par les sensations diverses se déversant sur nous, dans un grand silence, nous imprégnant des délices de la montagne. Au loin un oiseau de nuit poussa sa plainte lugubre, comme pour saluer notre passage. Nos yeux peu à peu s’habituaient à l’obscurité, et nous apercevions au-dessus de nos têtes la silhouette des monts qui dominaient de toute leur dimension inhumaine, se confondant avec le clair-obscur du ciel.
Passé l’étage des derniers arbres, le rideau de la nuit commença à s’ouvrir pour dévoiler un peu de ses paysages encore dans l’ombre. La lutte entre nuit et jour sembla durer une éternité, aucun des deux ne se décidant à céder. Nous demeurâmes encore longtemps environnés d’obscurité, pourtant l’encre de la nuit se diluait insensiblement. Le ciel pâlissait et les étoiles s’éteignaient une à une.
Il nous fallut encore gravir un gros morceau avant que le ciel ne s’éclaircisse vraiment, au point de pouvoir qualifier de matinée naissante.
Nous atteignîmes les premières neiges au lever du soleil. Nous fîmes une halte pour nous restaurer et boire un peu, en admirant le paysage qui s’étendait déjà à nos pieds. Nous étions sous le charme. Nous étions sur une corniche enneigée, au-dessus du vide, avec une vue des deux côté de la chaîne que nous nous apprêtions à franchir, sur la vallée du Lautaret et sur le massif des Écrins, où nous comptions basculer. Nous avions interdiction de nous approcher du bord, le sol n’étant pas suffisamment solide pour supporter notre poids.
Une fois les estomacs légèrement remplis, nous reprîmes notre marche dans la neige. Elle était collante et nous devions régulièrement frapper nos chaussures de brefs coups de piolet pour en détacher les plaques. Nous terminâmes l’ascension du premier sommet dans un silence quasi-religieux. Nous avions très bien marché et du coup, pour nous récompenser, nous pûmes entreprendre l’ascension d’un second sommet, avant de redescendre sur l’autre versant par le Glacier Blanc.
Nous étions sur un névé s’étirant longuement en pente douce. Nous plantâmes les talons dans la pente et, appuyés sur nos piolets pour garder l’équilibre, le capitaine nous expliqua la suite du parcours, face au vide. Nous allions descendre en ramasse.
Notre chef de section donna l’ordre du départ et nous nous élançâmes sur la pente. Nous courions comme des gosses sur les névés, nous laissant glisser accroupis sur la neige, filant en ramasse, nous aidant simplement de nos piolets pour garder l’équilibre et freiner de temps à autres, mais le moins possible. Puis la descente se poursuivait, nous laissant emporter par la vitesse, franchissant d’un coup la longue langue neigeuse, sans nous arrêter, pour nous retrouver sur les gros blocs de rochers.
Devant nous s’étendaient les champs de pierres de la moraine du Glacier Blanc. Au milieu des gros blocs, confondu dans la caillasse, se détachait à peine le refuge, formant une simple tâche un peu plus claire.
Bondissant de rochers en rochers, avec une agilité extrême, nous rejoignîmes la piste. Nous vérifiâmes nos tenues, puis nous dévalâmes le chemin caillouteux à toute allure, en file indienne, jusqu’au Pré de Madame Carl, où nous avions notre campement. Nous croisions au passage les files de touristes qui montaient jusqu’au glacier, s’écartant pour nous laisser passer.

Le chef de compagnie qui nous accompagnait sur cette première sortie, et qui partagera également les suivantes, nous félicita. Il nous avoua avoir tenu un pari avec le QG, comme quoi nous gravirions dès notre premier jour plus de 1 500 mètres de dénivelé. Nous en avions monté 1 900.
Ensuite, chaque jour les paris reprendraient, ceux du QG élevant la barre à franchir, rajoutant chaque fois quelques centaines de mètres de plus. Défi que nos deux capitaines relevaient avec gourmandise, comme s’il s’était agi d’un gros gâteau à la crème. Et nous, nous nous laissions entraîner dans ces paris, accomplissant la tâche sans rechigner.
Ainsi dès le lendemain, nous attaquions les pentes des Agneaux.